Près du clavier sur lequel j'écris, trois portraits. Celui d'un ouvrier, Conrad Bouchard; celui d'un professeur, Alexis Klimov; celui d'un ironiste, Denis Diderot. C'est ma sainte Trinité : le Père, le Maître et l'Esprit sain. Je leur dois tout. Au premier, l'amour du travail; au deuxième, l'amour des livres; au troisième, l'amour des lettres. Sans eux, je ne serais rien. J'aurais peut-être un diplôme de plus, ce que l'on appelle une maîtrise, mais j'aurais un savoir en moins, une vie tronquée, un coeur défait.
L'an dernier, dans un cours de philosophie et littérature, je donnais à lire les Pensées pour moi-même. Dès les premières lignes, et pour tout le livre un, Marc Aurèle rend hommage à ceux qui lui ont permis d'être ce qu'il est. Un homme pour qui les louanges sont inutiles et les besoins de s'améliorer constants. J'ai demandé à mes étudiants de dresser la liste des êtres qui auront compté pour eux. Plusieurs m'ont regardé d'un air déconfit. Pour certains, à peine les parents étaient-ils mentionnés; pour les autres, il n'y avait personne - rien, ni un instituteur ni une maîtresse, ni une leçon ni un amour, leur réponse se résumait à une moue. J'ai dit que je les plaignais. Mais je n'ai pas insisté. Aurais-je dû? Je crois qu'ils éludaient une injonction de l'empereur philosophe : "Creuse au-dedans de toi."
Dans quelle école, dans quel collège, dans quelle université, fait-on de la connaissance de soi un objectif légitime? Est-ce une mauvaise habitude qui nuit au marché? Au monde comme il va? Peu importe où? Je crains le jour où les Penseés pour moi-même seront des pensées pour d'autres. Jamais pour soi.
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samedi 16 août 2008
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